logeo-lechantier
Cartels
Le podcast qui sonde par les mots notre rapport à l’art !
Accueil
Scripts Cartels

Épisode 3 - Toucher

Nous cheminons en compagnie de Giotto, de A-Ha, et de Pierre Boulez.

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Quelle réaction chimique ? Quel précipité se forme, quand on est touché par une oeuvre ? “Cartels” qui explore cette question du face à face avec l’art, à l’aide des mots… (un épisode… un mot)... s’intéresse aujourd’hui à cette relation “sans contact”. T, comme toucher.

Quand une rencontre amoureuse advient, ou quand on tombe en assentiment devant une oeuvre d’art...

Jean-Charles Vergne.

... on est touché. Et c’est d’ailleurs assez paradoxal, parce que devant les oeuvres d’art, on est touché par quelque chose qu’on n’a pas le droit de toucher, à de rares exceptions près. Il y a les sculptures de Carl Andre qui sont posées au sol, et on a le droit de marcher dessus. Mais c’est très rare, cette chose là.

Alors, la première chose dans l’histoire qu’on n’a pas le droit de toucher, elle nous vient de la bible, et c’est le fameux noli me tangere, du Christ. Cette parole proférée par le Christ à Marie-Madeleine, qui lui dit noli me tangere : “ne me touche pas”. Il y a Marie-Madeleine, qui, voyant le corps ressuscité du Christ, qui se présente comme un corps de lumière, veut le toucher, et le Christ lui dit : “ne me touche pas”. Ca commence là, cette histoire d’être touché sans avoir le droit de toucher. C’est la première occurrence, et c’est assez beau.

Et ce qui est beau, c’est de voir les peintures qui ont été faites à partir de cet épisode. Alors, il y a les très belles fresques de Giotto. Il en a fait plusieurs, qui représentent cet épisode biblique. On a la très belle fresque qui est à la chapelle des Scrovegni à Padoue en Italie, qui date de 1304-1305. On a une autre peinture qui est à la galerie des offices à Florence.

Il y a aussi une peinture de jeunesse de Giotto qui représente cette scène. Et puis après on peut aller voir chez Fra Angelico, chez Le Tintoret, Titien : tous les peintres ont traité cet épisode qui est presque une mise en abîme - en tout cas c’est ma perception de la chose - de cette question d’être touché par quelque chose sans avoir le droit de la toucher.

L’expression latine noli me tangere est très intéressante aussi parce qu’elle s’applique à trois autre domaines. En botanique, il y a une plante qui s’appelle la balsamine sauvage dont le nom latin est impatiens noli tangere. Et cette fleur sauvage a cette particularité : si vous la touchez, si vous touchez son bulbe, elle explose immédiatement, et elle projette ses fruits, ses petites graines. C’est une espèce de rencontre explosive, c’est vachement bien comme analogie.

Il y a une deuxième occurrence du terme qu’on trouve dans l’entomologie, c’est certaines espèces de phasmes, qu’on appelle les epidares noli me tangere, et qui en situation de danger se mettent immédiatement en position de catalepsie, de tétanie. Et donc là on n’est pas loin de la sidération. Quand je suis touché par quelque chose, je suis sidéré par cette chose.

Et puis il y a aussi une occurrence en médecine, qui date du moyen âge. Noli me tangere c’est le nom qu’on donne à certaines plaies qui ne cicatrisent pas. C’est pareil, l’analogie est formidable. Je suis touché par une oeuvre, et c’est définitif, c’est irréversible, ça ne cicatrisera pas. Alors si. Ca peut cicatriser, parce que évidemment en tant qu’individu, je peux évoluer.

Moi j’étais fan de A-Ha quand j’avais 13 ans. Je n’écoute plus à 47 ans. Je pourrais, par nostalgie, ou par une espèce de madeleine proustienne. Mais bon, c’est un peu limité. Donc ça a cicatrisé. Mais, globalement, quand on est arrivé à une certaine forme de maturité, à l’âge adulte, le fait d’être touché par une oeuvre d’art, on peut considérer que c’est irréversible, que ça va nous construire comme individu, et qu’on va vivre avec ça jusqu’à la fin de nos jours. Et cette relation qu’on a, elle est indépendante de toute forme de catégorie. C’est à dire que on ne va pas se la jouer intellectuel, et dire, alors moi, je suis touché par la musique contemporaine de Pierre Boulez, et le reste ne m’intéresse pas, et la pop musique, c’est un truc trop populaire pour moi. Ca ne marche pas. On est aussi bien fan de Pierre Boulez que Frank Zappa, que d’Abba. Il y a autant de puissance dans “dancing queen” d’Abba, qui est un morceau merveilleusement bien écrit, que dans un cluster de notes dans la pièce “Repons” que Pierre Boulez compose en 1981 qui est probablement un de ses chefs d’oeuvres. C’est la différence entre le high et le low, entre la culture dite haute et la culture basse. Et c’est marrant parce qu’il y a d’ailleurs un morceau de A-Ha, qui s’appelle “hunting high and low”. Et qui date du premier album de A-Ha, en 1985. Si on le traduisait mot à mot, ça donnerait “chasser haut et bas”. D’un point de vue littéral, ça veut dire que je cultive mon jardin aussi bien pour les gros poissons que pour les petits. Mais l’expression hunting high and low veut dire chercher partout, dans tous les sens. Sans boussole particulière et sans projet prédéfini. C’est ça notre rapport à la culture.

Quand je vais voir une exposition au Centre Pompidou, je sais que je suis au Centre Pompidou. Je vais faire une rencontre avec un tableau de David Hockney. Waouh. Je pensais pas aimer David Hockney, et puis subitement je m’aperçois que si, sur un tableau, pas les autres. Et ce tableau va m’amener les autres.

Et puis, ensuite je vais aller à la Coopérative de Mai, voir un concert de Swans, avec un son extrêmement puissant, et je suis sur les genoux de la même manière, il n’y a pas de différence.

CARTELS

L’alimentation se fait de la même manière.

Par Jean-Charles Vergne

La seule chose, c’est qu’il ne faut pas perdre l’appétit.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


© L'Onde Porteuse 2020
www.londeporteuse.fr
fb-londeporteuse twitter-londeporteuse