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Épisode 4 - Percevoir

Nous allons voir Vermeer différemment, et enfin regarder les escargots en face.

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Que voit-on quand on regarde ? Que perçoit-on quand on voit ? Est-ce qu’ouvrir les yeux s’apprend ? Cartels vous propose aujourd’hui de poser un regard neuf sur cette rue, là, que vous empruntez tous les jours… sur cet escargot, que vous n’aviez pas vu… et sur le mot “percevoir”...

Y’a ce rapport étrange qu’on a au monde et aux images...

Jean-Charles Vergne.

… c’est à dire qu’on ne voit jamais tout, c’est impossible. On ne voit du monde et des images que ce qu’on a été préparé à voir.

Sauf si on est dans vraiment dans un regard analytique, et qu’on scanne vraiment quelque chose détail par détail. Mais c’est pas comme ça qu’on vit évidemment. Donc effectivement, on peut se promener tous les jours dans la même rue, la connaître par coeur, et puis au bout de 15 ans on s’aperçoit qu’il y avait là quelque chose qu’on n’avait jamais vu, et on se dit mais c’est incroyable, pourquoi j’ai jamais vu cette petite chose qui est poétique ou belle ou étrange, etc ?

C’est exactement ce qui arrive dans “la recherche du temps perdu”, de Proust, dans “la prisonnière”, qui est un des tomes du livre, où l’écrivain Bergotte, qui est un écrivain dont on nous parle à plusieurs reprises dans la Recherche, va voir la “Vue de Delft”, de Vermeer, au musée. Et ce tableau, il le connaît par coeur. Il est allé le voir des centaines de fois. Et il se met devant, il sort d’un repas où il a mangé des pommes de terre. Et il va au musée, il se met devant la “Vue de Delft”, de Vermeer, où Vermeer peint sa ville natale, c’est ce qu’on appelle une veduta, une tradition des peintres qui peignaient leur ville natale.

Et il regarde le tableau. Et là, d’un seul coup, il voit un détail qu’il n’avait jamais vu. A droite du tableau, il y a un petit pan de mur jaune. Un tout petit rectangle de couleur, qui fait quelques millimètres dans le tableau. Un tout petit rectangle jaune, qui a ce jaune très étrange, parce que la lumière du soleil se projette de manière pas tellement naturelle, il y a une espèce de contradiction lumineuse dans le tableau sur une habitation, et il y a ce petit pan de mur jaune, qui d’un seul coup lui saute aux yeux.

Il avait vu le tableau des centaines de fois, il n’avait jamais vu le détail, et là, il meurt d’apoplexie, il s‘effondre par terre.

Parce qu’il se dit : “petit pan de mur jaune”, “petit pan de mur jaune”, j’aurais dû le voir. Et surtout, je devrais écrire comme ça. Toute mon écriture, toute ma littérature est ratée, parce que j’aurais dû écrire comme ce petit pan de mur jaune, si délicat, si discret, et si important. Ca le déborde, et il meurt. Dans le musée, il s’effondre, et il est mort.

Donc c’est exactement ce qu’on était en train de dire : sur notre incapacité à voir les choses. Il y a un exemple qui est assez rigolo : il y a un tableau de Francesco Del Cossa, qui date de 1470, qui est une annonciation. Où on voit, comme dans toutes les annonciations, l’archange Gabriel qui vient visiter la future vierge Marie, et qui lui dit : “tu vas enfanter”, etc.

Le tableau est séparé en deux comme d’habitude : à gauche l’archange, à droite la vierge, et puis dans le ciel, on a une espèce de forme un peu étrange : c’est Dieu qui surveille ça, de là-haut.

Et il y a un détail dans le tableau que personne ne voit jamais. C’est que en bas du tableau, il y a sur le rebord du tableau, un escargot qui se balade. Il est posé sur le bord inférieur du tableau. et il se promène, il est au milieu. Et quand on finit par le voir (la plupart des gens ne le voient pas), on s’aperçoit que cet escargot, il a une taille démesurément grande, il a la même taille qu’une des mains de l’archange Gabriel. Francesco Del Cossa nous dit : vous ne l’aviez pas vu, mais maintenant que vous le voyez, vous comprenez que cet escargot n’est pas dans l’espace pictural du tableau. Il n’est pas non plus dans le monde réel. Il est exactement à la limite entre le tableau et le monde réel, il se promène sur le bord. Et là je vous dit : attention, tout ceci n’est qu’une illusion. La peinture est une fenêtre ouverte sur le monde, et voilà; là, j’ai un escargot qui se ballade sur le rebord de ma fenêtre. Et c’est typiquement le genre de détail qu’on ne voit pas. Moi je l’ai testé plein de fois ce tableau, lors de conférences, etc. Les gens ne le voient pas.

Par contre quand ils l’ont vu, ils ne peuvent plus ne plus le voir. Le détail prend des proportions phénoménales dans le rapport qu’on a avec l’oeuvre. Donc quand on est devant une image, quelle qu’elle soit, on ne perçoit dans l’image que ce qu’on est préparé à y percevoir. Et le verbe percevoir est assez joli d’ailleurs, parce que si on coupe en deux c’est “percer pour mieux voir”. Étymologiquement, ça ne marche pas, on est bien d’accord, mais si on veut jouer avec les mots, c’est percer pour mieux voir. Je dois percer quelque chose pour voir, sinon je ne vois rien.

Il y avait ce livre de Daniel Arasse, qui s’appelle “on n’y voit rien”, où justement il analyse comme ça toutes les choses qu’on ne voit pas dans les tableaux…

CARTELS

... alors qu’on devrait vraiment les regarder et y être attentif…

Par Jean-Charles Vergne

...parce qu’ils font complètement basculer l’oeuvre d’art dans autre chose.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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