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Épisode 6 - Je / jeu

Nous partons, en compagnie de Christo et Jeanne-Claude, pour 24 longues années de travaux préparatoires.

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

L’art est-il une forme de jeu ? Entre le public et l’artiste ? Ou bien peut-il se concevoir autrement ? Comme une démarche, très simple, qui consisterait, pour l’artiste, à dire constamment “je” ?

Quand un artiste crée une oeuvre, il ne la crée pas pour les autres.

Jean-Charles Vergne.

Il en a rien à faire des autres, contrairement à ce que beaucoup de gens peuvent imaginer. Les artistes se contrefichent de savoir ce que les gens vont penser de leur travail. Sinon ils feraient autre chose. Les artistes créent pour eux mêmes. Je me souviens d’une conférence de presse donnée par Christo et par sa femme Jeanne-Claude au moment de l’emballage du Reichstag à Berlin, en 1995. Ils ont mis 24 ans pour le faire. 24 ans durant lesquels ils sont allé rencontrer régulièrement les députés du Bundestag. L’ancien chancelier allemand Willy Brandt, au tout début, en 1971, pour convaincre tout ces gens là d’avoir un accord, pour faire cette chose totalement saugrenue qui consiste à emballer le parlement allemand.

Donc, 24 ans d'opiniâtreté, un truc incroyable, il faut voir le film réalisé par Arte là-dessus, c’est d’une beauté, et puis il y a cette relation d’amour entre Jeanne-Claude et Christo qui est absolument merveilleuse. Et à un moment donné, il y a un vote, à la toute fin, au Bundestag. C’est comme si on votait à l’Assemblée Nationale l’autorisation pour un artiste d’emballer le parlement français. Et les députés se succèdent à la tribune. Ils sont tous allé les rencontrer préalablement, pendant des mois, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Evidemment, ils ont essuyé des refus, et des choses assez violentes, et puis aussi, ils ont rencontré des députés qui ont trouvé l’idée merveilleuse.

Et il y a un moment donné, un député qui dit : nous n’allons pas nous ridiculiser, et ridiculiser le peuple allemand avec une telle idée, je suis farouchement contre.

Et puis il y a un deuxième député qui dit : je n’étais pas tellement favorable au départ, mais… 24 ans. Vous vous représentez ce que c’est une telle opiniâtreté ? Si nous, hommes politiques, avions autant de constance dans nos idées. Rien que pour ça, je dis oui.

Et donc il y a cette conférence de presse au cours de laquelle, on dit à Christo et à Jeanne-Claude : pourquoi est-ce que vous avez fait ça ? Et leur réponse est immédiate : ils disent on l’a fait juste pour nous, pour nous deux, et pour quelques amis. Parce qu’on avait envie de le voir. Après, si ça plaît à des milliers de gens, tant mieux, mais c’est pas pour eux qu’on l’a fait, c’est d’abord pour nous qu’on l’a fait. Ca peut pas être autrement, parce que sinon, si on fait des choses pour des millions de gens, ça s’appelle de la variété. Ou de l’art totalitaire. C’est les deux pôles. Je n’ai rien contre la variété, c’est très compliqué. Faire un bon morceau de variété, qui d’ailleurs parfois peut entrer dans l’histoire, c’est très très compliqué, parce qu’il s’agit de créer une ritournelle qui se mémorise de manière quasiment instantanée dans l’esprit des gens, c’est extrêmement compliqué. Et quant à l’art totalitaire, c’est la seule période dans l’histoire de l’humanité où on a demandé aux artistes de faire de l’art pour tous. C’est l’art national-socialiste hitlérien, c’est l’art stalinien, c’est l’art sous Mao, etc. Et ça ne donne rien à la fin. On les a tous oublié, ces sculpteurs ou ces peintres qui peignaient ou qui sculptaient des ouvriers torse-nus musclés qui allaient travailler à l’usine, avec une masse à l’épaule pour glorifier le travailleur. On s’est un peu éloignés de la question du jeu, mais je crois que le jeu que nous devons jouer nous spectateurs, c’est celui là : c’est de se dire, cette oeuvre là n’a pas été créée pour moi, d’ailleurs l’artiste n’a jamais entendu parler de moi, et je ne dois pas perdre de vue une chose fondamentale, c’est que l’élément de fragilité, c’est pas l’oeuvre, c’est moi. Parce que moi, je vais mourir, et l’oeuvre sera encore là.

CARTELS

Moi je suis voué à disparaître, et si ça se passe à peu près bien, l’oeuvre d’art, elle, a toute les chances de me survivre.

Par Jean-Charles Vergne

Donc, un peu d’humilité, et le jeu, il commence.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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