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Épisode 8 - Désapprendre

Nous fixons un pan de mur blanc, peint à la chaux, et nous convoquons Guillaume Apollinaire…

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

L’accès à l’art, personne ne sait vraiment ce que c’est. Ce qu’on peut en dire, simplement, c’est qu’il ne nécessite aucun savoir préliminaire. Aujourd’hui, dans “Cartels”, on revient un peu sur nos acquis… Et on désapprend.

Ce désapprentissage, cette relation, d’émerveillement face aux choses qu’on ne comprend pas ou qui nous gênent…

Jean-Charles Vergne.

... ou face aux choses qu’on trouve pas suffisamment travaillées, mal fichues, mal foutues, mal peintes, elle est déterminante.

Ce que je dis souvent aux visiteurs dans les expositions : quand vous êtes en face d’un tableau parfait, parfaitement bien peint, vous êtes dehors. C’est à dire qu’on ne vous laisse pas entrer. Vous n’êtes plus dans la cabane, là. Vous êtes devant la baraque d’architecture en verre et en aluminium, il n’y a pas une fêlure. Vous faites : “waouh, mais par contre, je ne vivrai pas dedans parce que c’est super glacial”. Par contre, vous êtes devant un tableau qui est bourré d’erreurs, qui est bourré de fêlures, c’est bancal, c’est gauche. Le gauchissement, ça c’est vraiment un thème très intéressant. Mais là, c’est la porte ouverte, vous êtes devant la cabane, on vous dit entrez, allez y projetez vous, vous allez terminer l’oeuvre, parce que justement il y a suffisamment d’espaces vacants pour que vous puissiez trouver votre place. Et moi je sais qu’à titre personnel; les oeuvres aujourd’hui avec lesquelles j’ai envie de vivre au quotidien, c’est les oeuvres les plus mal fichues, mais il y a 20 ans, c’était pas ça. C’est un cheminement. Et je crois que beaucoup d’artistes cheminent comme ça. Si on regarde les artistes en début de carrière et en fin de carrière; jeunes et plus âgés, on sent qu’il y a un gauchissement. Et moi les oeuvres qui aujourd’hui m’alimentent le plus, me touchent le plus, ce sont les oeuvres les plus mal fichues. J’ai en tête notamment, un tout petit tableau d’un artiste belge, décédé il y a quelques années qui s’appelait Raoul De Keyzer, je pense que c’est sans doute mon peintre préféré, dans les peintres contemporains. C’est un tout petit tableau qu’on a dans la collection du FRAC Auvergne. Ca fait 30 centimètres par 40. C’est une toile qui a été mal collée sur une planche de bois. Et sur cette toile, il a peint, mais presque badigeonné, très rapidement comme ça, un espère ce paysage maritime, un peu boueux, avec un ciel blafard. Et tout ça, ça tient à rien, c’est vraiment mal fichu, badigeonné à la va-vite. Il fait ça, il doit avoir 65 ans quand il fait ça, c’est à dire qu’il arrive à la fin. Il a presque 40 ans de peinture derrière lui, et à un moment donné il se dit : “ça c’est suffisant, j’ai pas besoin d’aller au delà de ce truc là”.

C’est comme le maître calligraphe dans l’antiquité chinoise qui a la fin de sa vie ne fait plus que des traits verticaux. Parce qu’il n’a pas besoin de faire plus : dans un seul trait, il y a tous les gestes. Ils sont tous intrinsèquement contenus dans le trait. Raoul De Keyzer, lui, il fait cet espèce de petit paysage complètement bancal, mal foutu. Et très souvent je dis aux gens quand on expose cette oeuvre : si je devais voler une oeuvre dans la collection du FRAC, ce serait celle là. Quoi ? Ca ? Mais pourquoi ? Y’a rien, c’est pas grand chose ! Mais si. C’est là qu’on s’aperçoit que le processus de désapprentissage, il est indispensable, c’est qu’à un moment donné, on doit se retrouver pratiquement dans la posture de Saint François d’Assise, c’est à dire faire voeu de pauvreté devant les oeuvres d’art, et se dire “less is more” comme disaient les artistes minimalistes américains. Moins y’en a, et plus y’en a, mais plus y’en a pour moi. C’est à dire que je peux m’alimenter avec ça, c’est ça qui est bon. Et ça nous ramène à la question de la magie. “Sous le pont Mirabeau coule la Seine” : le vers d’Apollinaire, c’est complètement nul. Ca raconte rien. Voilà un type qui nous dit : à Paris, y’a un fleuve qui s’appelle la Seine, et y’a un pont qui s’appelle Mirabeau, et qui surplombe, à un endroit donné, la Seine. C’est totalement inintéressant, et pourtant ça marche. Et c’est ça le mystère. Ca marche parce que j’y crois. Si j’y crois pas, j’en ai rien à faire qu’il y ait un pont Mirabeau à Paris, sous lequel coule la Seine. Il y a d’ailleurs plus de choses à tirer dans un vers comme “le mur de chaux est blanc”, de Marcelin Pleynet que dans “la terre est bleue comme une orange”. Ce vers, c’est un truc fermé, clos, clac clac. Je t’ai donné une image, tu ne fais rien d’autre que cette image là parce que je te l’ai dit.

CARTELS

“Le mur de chaux est blanc”, bizarrement, c’est totalement blanc et vide…

Par Jean-Charles Vergne

...mais il y a plein de choses à faire avec ça.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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