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Épisode 9 - Poissons

Nous partons à la pêche avec David Lynch…

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

“Cartels” explore la question du face à face avec l’art, avec l’oeuvre. Toujours à l’aide des mots. Aujourd’hui, on se demande si c’est de l’art ou du poisson. Avec David Lynch.

J’ai eu le privilège de travailler avec lui, de monter un livre et une exposition avec lui.

Jean-Charles Vergne.

Et Lynch, en fait, a une expression. Ou en tout cas une chose qu’il dit assez régulièrement.

C’est : quand vous allez à la pêche, parfois vous attrapez un gros poisson, et parfois vous attrapez un petit poisson. Et bien moi c’est la même chose, c’est à dire que lorsque je vais sous l’eau, parfois j’attrape un gros poisson, et je fais un film. Parfois j’attrape un petit poisson, et je fais un dessin, une lithographie, ou un film court, et on doit jamais préméditer le fait qu’on va aller à la pêche au gros poisson, ou au petit poisson. Il faut juste se laisser surprendre par le type de poisson qu’on va trouver, et ne pas passer à côté. Là, c’est un petit poisson, très bien, c’est formidable. Je vais faire une peinture, une lithographie. Là, j’ai un gros poisson, je fais faire Inland Empire ou la saison trois de Twin Peaks, parce que là je sais que j’ai de la matière, et on est sur la longueur, et je rentre dans un marathon. Mais on peut aussi courir le 100 mètres, et déambuler dans un paysage, de manière très calme, et je crois que cette métaphore liée à la pêche elle est très juste.

Et ça m’amène a une deuxième chose que j’aime beaucoup chez David Lynch. Une phrase très provocatrice qu’il avait dite à un journaliste qui lui reprochait de faire des films totalement incompréhensibles. Le journaliste lui dit : ça commence toujours à peu près correctement : Lost Highway, Mulholland Drive, Blue Velvet, ok. Le début, on comprend, et d’un seul coup ça dérape, et on n’y comprend plus rien. Et il dit voilà : moi vos films, je n’y comprends rien. Et Lynch lui répond la chose suivante : je ne comprends pas pourquoi les gens attendent d’une oeuvre d’art veuille dire quelque chose alors qu’ils acceptent que leur vie ne rime à rien. Alors c’est en même temps très provocateur, mais c’est en même temps très juste. Pourquoi voudrions-nous qu’une oeuvre d’art ait quelque chose à nous dire ? Nous notre vie, c’est quoi ? C’est pas que notre vie ne rime à rien, mais est-ce qu’on me demande à moi d’expliquer ma vie ? Le sens de ma vie ? Non. Alors laissons les oeuvres d’art tranquilles.

Les oeuvres d’art ne fonctionnent pas par communication, elles fonctionnent par signe. C’est Gilles Deleuze, grand philosophe français qui est mort dans les années 80, qui dit “on ne sait jamais comment quelqu’un apprend, mais c’est toujours par l’intermédiaire de signes”. Alors c’est la grande question proustienne aussi, et c’est la grande question chez Deleuze. Il ajoute : c’est toujours par l’intermédiaire de signes qu’on apprend, et c’est toujours en perdant son temps. Et on revient à la question de perdre son temps qu’on avait déjà évoquée. C’est en perdant son temps, et non par l’assimilation de contenus objectifs. C’est vous dire, finalement l’oeuvre elle produit des signes, elle émet des signes, des signaux. Et ces signes, on les capte, ou on ne les capte pas. Soit je suis sur la bonne fréquence d’ondes, et l’oeuvre elle est faite pour moi. Soit je ne suis pas sur la bonne fréquence d’ondes, et c’est pas grave. L’oeuvre elle n’est pas faite pour moi, je ne suis pas fait pour elle. La rencontre n’a pas lieu. Je ne tombe pas en assentiment.

Et à un moment donné, les signes qui sont émis par les oeuvres d’art, ils vont agir avec un effet retard. Ca peut être très long. Moi j’ai le souvenir d’une peintre d’origine américaine, qui s’appelait Shirley Jaffe, qui est décédée maintenant, voilà deux trois ans. Et j’avais un ami, critique d’art, qui s’appelle Eric Sucheyre, qui pendant 10 ans m’a dit : regarde. Et pendant 10 ans, je n’y voyais rien. Je regardais les tableaux de cette femme, qui était déjà âgée, qui avait 75 ou 80 ans à l’époque, qui avait déjà une oeuvre très très longue derrière elle. Et je regardais les tableaux abstraits, et je ne voyais rien, ça ne me faisait rien. Et il m’a fallu 10 ans. Et au bout de 10 ans, sur une peinture, toutes les autres se sont ouvertes, immédiatement. Parce qu’il y a eu à un moment donné probablement une coïncidence. Dans le sens le plus littéral du mot co incidence. C’est à dire on était dans le même monde, avec une peinture. Et j’ai compris tout le reste. Et je me suis dit : zut, je suis passé à côté pendant 10 ans. Quelle perte de temps. Et en même temps, quel gain : c’est à dire que maintenant ça y est. J’étais pas prêt, pas préparé à recevoir ça. Donc il faut accepter aussi que les signes émis par les oeuvres puissent agir et interagir sur des périodes très longues.

CARTELS

Et c’est souvent ces oeuvres là qui vont rester…

Par Jean-Charles Vergne

… et qui vont constituer le terreau de ce que nous sommes, véritablement.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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