logeo-lechantier
Cartels
Le podcast qui sonde par les mots notre rapport à l’art !
Accueil
Scripts Cartels

Épisode 11 - Blancheur totale

Nous partons rejoindre les Beatles au pied de l’Himalaya...

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Le blanc... total ! Comme la lumière vive au bout du tunnel… Une non-couleur qui donne le vertige, et qui a de quoi effrayer. Pourtant, à bien les regarder en face, les choses sont souvent plus simples qu’on ne le croit.

On a l’impression, quand on parle du blanc, qu’on est tout de suite confronté à quelque chose qui relève du conceptuel…

Jean-Charles Vergne.

...du minimalisme, et c’est effectivement souvent le cas, mais pas toujours. Il y a un exemple que tout le monde connaît, et que j’aimerais donner, qui montre que les choses ne sont pas si simples. Cet exemple, c’est celui de la célèbre pochette immaculée de l'album blanc des Beatles, paru en 1968. Au moment où l’album blanc des Beatles sort, le groupe est déjà auréolé d’une reconnaissance planétaire. 18 mois avant, ils ont publié “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, qui est sans doute le premier concept album de l’histoire de la pop music. Et donc 18 mois après Sgt Pepper’s, les Beatles sortent cet album étrange, et absolument remarquable, évidemment. Étrange, parce que cet album blanc (d’ailleurs qu’on appelle comme ça, comme si la musique elle-même était blanche)... cet album blanc, il joue sur un paradoxe. Sa pochette minimaliste, ce que les gens souvent ne savent pas, elle a été conçue par un immense artiste anglais : Richard Hamilton, qui était le père du pop art anglais, et qui fut également le professeur de Bryan Ferry, à l’académie des Beaux Arts. Bryan Ferry, futur chanteur de Roxy Music. Donc, cette pochette blanche, minimaliste, ce qu’il faut vraiment comprendre, c’est qu’en 1968, c’est un passage en force artistique et marketing, parce que ça affirme à la fois le statut conceptuel de sa blancheur, mais ça retourne les règles basiques du marché, en faisant table rase de la puissance de désir qui normalement doit être dévolu à toute bonne pochette de disque qui se respecte. C’est à dire que là, on ne met rien sur la pochette, on n’attire pas le chaland. 18 mois avant, la pochette de Sgt. Pepper’s, c’est un foisonnement de personnalités, de Einstein à Karlheinz Stockhausen, compositeur de musique contemporaine, considéré comme inaudible (on revient même sur cette question de la blancheur). Plein de personnages dans ce décor absolument incroyable, les Beatles apparaissent même plusieurs fois, parce qu’ils incluent sur la pochette leurs statues du musée Grévin, bref. 18 mois après c’est le vide, c’est le blanc.

La pochette, elle est à la fois à la pointe de l’avant garde artistique, elle cite peut-être le célèbre carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch, c’est pas impossible. Elle peut également évoquer une dimension méditative et contemplative, ce serait pas une erreur de le penser, parce qu’elle serait héritée du lieu même d’écriture de la plupart des titres de l’album, au pied de l'Himalaya, au moment où les membres du groupe ont séjourné chez leur gourou, qui s’appelait Maharishi Mahesh Yogi. C’est vraiment la découverte de la méditation et de toute cette dimension contemplative que les membres des Beatles vont découvrir, et donc un certain nombre des chansons de l’album blanc ont été écrits à ce moment là, à Rishikesh, au pied de l’Himalaya.

Mais bizarrement, comme une espèce de contrepoint à la radicalité graphique de la couverture, le contenu du disque, la musique, se révèle être une somme de trente titres, totalement disparates, qui cumule, qui compile des styles complètement hétérogènes, ça saute de la pop à la folk, du rock’n roll au jazz, du rythm'n'blues aux balbutiements du punk, si on pense à un morceau comme Helter Skelter, jusqu’à l’expérimental d’une musique qui cite clairement les partitions les plus contemporaines du compositeur que j’ai évoqué précédent : Karlheinz Stockhausen, dans le dernier morceau de l’album : “Revolution 9”. Donc il y a aussi dans l’album blanc de la musique contemporaine. Ça balaye absolument tous les registres musicaux, ce qui fait que finalement, cette fonctionnalité additive de la musique de l'album blanc ne peut mener qu’à une pochette blanche. Il y a une espèce de logique implacable dans cette chose là. De la même manière que, pour Malevitch, le carré blanc sur fond blanc n’a strictement rien d’abstrait. C’est une version de l'icône religieuse orthodoxe russe suprême (d’où le nom de suprématisme du mouvement fondé par Malevich). C’est à dire qu’on veut tout mettre, on veut que ce soit une forme d'absolu, donc on obtient à la fin, le blanc qui comme par hasard, n’est pas une couleur, mais est une non couleur, et qui est la somme de toutes les couleurs du spectre lumineux de l’arc en ciel. Donc, l’addition mène au blanc. Donc le blanc ne serait pas vide, au contraire, c’est un trop plein. J’aime analyser le blanc de la pochette du white album sous cette forme là, qui du coup, n’affirme pas du tout la radicalité de son propos, ni une esthétique minimaliste de la musique, mais au contraire, l'hétérogénéité des genres, le multidirectionnel, le foisonnement.

Donc, l’album blanc serait d’avantage à envisager sous l'angle du bruit blanc qui serait ce son fondé sur la superposition de tous les sons, sans hiérarchie, et donc voilà une belle leçon à tirer de cette blancheur si effrayante : elle n’est pas le vide.

CARTELS

Elle n’est pas l’absence ni d'oeuvre, ni de travail ni de pensée. Elle est au contraire, l’opération d’artistes qui sont parvenus au summum de leur art...

Par Jean-Charles Vergne

… et finalement c’est la manifestation d’une hétérogénéité, et donc d’un plein.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


© L'Onde Porteuse 2020
www.londeporteuse.fr
fb-londeporteuse twitter-londeporteuse