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Épisode 12 - Blanc Barré

Nous traversons les grands déserts blancs du minimalisme…

De l’art... Un mot... Un face à face...

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Continuons notre exploration du blanc, et de ces grands espaces sans jalons. Nous allons aujourd’hui essayer de comprendre ce qui parfois nous inquiète, ou nous angoisse, dans les oeuvres minimalistes. “Cartels” pose aujourd’hui cette question centrale : qui donc a peur du blanc ?

J’ai un souvenir, dont je peux faire part, parce qu’il y a prescription…

Jean-Charles Vergne.

… à la fin des années 90, lorsque j’ai commencé à travailler au Fonds Régional d’Art Contemporain Auvergne (il s’agit pour un FRAC, de constituer une collection d’oeuvres d’art, censée être représentative de la création contemporaine)... sachant que la collection du FRAC Auvergne à cette époque là était spécialisée sur la peinture. Un des membres de ma commission d’achat avait proposé l'acquisition d’un tableau des années 60, une peinture, d’un artiste qui s’appelait Martin Barré, qui est un très grand peintre, auquel le musée d’art contemporain de Genève a consacré il y a quelques mois une grande rétrospective, qui est un peintre présent dans les collections du centre Pompidou, des plus grands musées du monde, des grandes collections privées. Donc, un tableau avait été proposé, issu d’une série assez célèbre de peintures, conçues autour d’un lexique très restreint de signes noirs, rapidement pulvérisés au spray sur des toiles blanches. Comme des flèches, indiquant une direction. Un coup de spray sur une toile blanche, juste une flèche noire. A propos de ses oeuvres, Martin Barré déclarait qu’il avait voulu montrer par des traces ou des points d’impact sur une surface claire ce que serait “une peinture désencombrée de l’objet, de la couleur et de la forme, n’offrant plus que les fragments d’un espace existant aussi bien ailleurs que dans ses fragments tangibles”. Donc, en d’autres termes, il s’agissait pour lui d’expérimenter le trait pour le trait, presque dans une manière extrême-orientale, antique : le signe pour le signe, la peinture pour la peinture, comme l’aurait fait un compositeur avec une musique souhaitant se départir de toute forme de narration. Une musique qui serait entièrement dédiée à l’écoute du son pour lui même.

Cette peinture a été refusée. Ce qui était terrible, parce qu’on refusait un artiste vraiment important, qui à l’époque était sous représenté dans les collections publiques françaises. Depuis ça a été largement rattrapé, et ce sont d’ailleurs de jeunes peintres américains, qui ont redécouvert Martin Barré. La reconnaissance de Martin Barré est revenue en France par l’intermédiaire des USA et la côte de ses oeuvres a depuis explosé. Donc la peinture a été refusée, et c’est un refus qui en dit long sur ce qui se joue sur ce type d’oeuvre, et l’incrédulité d’un public qui fustige à la fois la vacuité du propos, le conceptuel de pacotille, l'absence de travail, le temps ridiculement court nécessaire à la réalisation de l'oeuvre, et qui trouvait probablement ce succès dans une supposée collusion d'intérêts partagés par les acteurs d’un mode de l’art qui fait la côte d’artistes sans intérêt. Bien évidemment, on sait que le monde de l’art est loin d'être blanc comme neige, et que le trafic d’influence y existe bel et bien, mais on ne peut pas imaginer qu’il y a un grand complot international qui défonce la porte de l'histoire de l'art pour faire entrer au chausse pied l'oeuvre d'un artiste, parce que l’histoire finit toujours par faire le tri. Il n'y a pas de complot international, de collectionneurs, de conservateurs, de critiques d’arts ou conseiller ou d’autres acteurs. Tous ces gens là ont un pouvoir assez limité dans le temps de l’histoire, qui est un temps long. Donc l’oeuvre n’a pas été achetée.

Je me souviens que le simple faite d’avoir osé proposer l’achat pour la collection avait suscité une réaction de stupéfaction, presque outrée. “Comment osez vous proposer l’achat d’une oeuvre sur laquelle il n’y a rien ?”. “On ne va pas dépenser de l’argent pour ça”. La personne de la commission d’achat de l'époque qui avait fait cette proposition avait immédiatement démissionné, en disant : c’est inacceptable. Cet épisode fâcheux qui nous a privé d’une oeuvre qui est désormais considérée comme majeure, il contient à lui seul tous les symptômes de cette peur du vide, du neutre, de la blancheur, que j’ai déjà évoquée à maintes reprises. Cet épisode mérite d’être cité parce que le refus a été prononcé par un conseil d’administration, par des gens qui pour la plupart occupaient à l’époque des fonctions importantes, des gens cultivés, qui sont pour certains des intellectuels, des hommes de lettres, des hommes d'histoire, visionnaires en de nombreux points, mais qui ont manifesté une défiance totale à l’encontre et de la création contemporaine et de cette oeuvre là en particulier. C’est très étonnant d’ailleurs, parce qu’il y a une aversion pour le blanc de Martin Barré, mais il n’y a absolument pas la même aversion pour le noir de Pierre Soulages. Incroyable. Devant le noir, ce que Pierre Soulages appelle l’outre noir, il n’y a pas d’aversion, ça pose aucun problème. Parce que c’est rempli, parce qu’il y a du geste, et puis ça se voit.

Donc, on a peur du blanc, mais on n’a pas peur du noir. Les enfants ont peur du noir, mais quand on grandit, on a peur du blanc. C’est très intéressant, cette espèce ce bascule, de dichotomie entre deux non couleurs : blanc, addition de toutes les couleurs du spectre lumineux. Noir, c’est l’addition de toutes les couleurs de la palette du peintre. Donc on va très facilement au musée Soulages de Rodez, s'extasier devant les outre-noirs du chantre de la peinture noire, mais on n’arrive pas à adopter une position équivalente quand on est devant un monochrome blanc de Robert Rauschenberg, qui est un artiste aussi important, voire peut-être plus important que Pierre Soulages, et qui figure dans les plus prestigieuses collections muséales et privées du monde. Cette déclinaison, autour du blanc, il suffit de se balader dans un musée d’art contemporain et d’écouter ce que les gens disent, dès qu’ils passent devant quelque chose qui est plus ou moins blanc. On tend l’oreille, et on entend des réflexions acerbes des visiteurs qui regardent, ça peut être les néons de lumière blanche de Dan Flavin, immense artiste minimaliste, les monochromes blancs de Robert Ryman, les toiles blanches lacérées de Lucio Fontana, il suffit juste de se balader, et on pourrait faire un enregistrement et une compilation de toutes les remarques.

C’est le thème de la pièce “Art” de Yasmina Reza, qui est une pièce que je trouve assez fantastique, qui a été jouée maintes et maintes fois. Et qui stigmatise ça. Trois amis. L’un d’entre eux achète à un prix très élevé une peinture qui est blanche, qui est juste parcourue en diagonale par un liseré gris clair. Extrêmement heureux de son acquisition, il invite ses deux amis à venir découvrir la peinture chez lui. Les deux amis sont interloqués. Le premier se met en colère. Le deuxième ne sait pas trop quoi penser. Toute la pièce va consister à convaincre l’acheteur du tableau qu’il a fait une énorme bourde, et les trois amis vont finir par s'engueuler. C’est à dire que ça va générer des réactions d’abord d’agacement, puis épidermiques, puis de colère.

Moi, il m’est arrivé dans des interventions, des conférences, ou même des visites guidées d’exposition, d’avoir en face de moi, des gens extrêmement remontés, comme si il y avait un enjeu véritable. Comme quoi ça touche vraiment quelque chose, ce n’est pas anodin. On pourrait dire : “écoutez, votre truc, c’est pas très intéressant, et puis on passe”, non. Ca suscite des réactions.

CARTELS

“Comment un artiste ose-t-il faire ça ?”. “Comment quelqu’un peut avoir l’idée saugrenue de dépenser de l’argent pour cette chose là ?”

Par Jean-Charles Vergne

Donc la peur du blanc elle condense beaucoup de choses qui sont assez puissantes.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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