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Épisode 14 - Blancheur avrilesque

Nous continuons à prendre les choses très au sérieux.

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Ces temps-ci, dans “Cartels”, nous explorons le blanc… Et nous écoutons ce qu’il a à nous dire, le blanc. Mais ne vous y méprenez pas, c’est une affaire très sérieuse.

Souvent, évidemment, on a l’impression que ça relève de la blague, quand on est devant un monochrome blanc… Mais on va remonter dans le temps…

Jean-Charles Vergne.

… et on va aller à une date très précise, qui est celle du 1er avril 1897. Ce jour là, un humoriste, qui s’appelait Alphonse Allais, publie ce qu’il titre “album primo-avrilesque”, puisqu’on est le 1er avril. C’est un petit opuscule, qui fait 28 pages, qui est complètement époustouflant pour l’époque, parce que sous couvert d’être une plaisanterie, attestée par la date de publication et par le titre, cet ouvrage, se révèle être une incroyable prophétie de ce que vont être les bases futures de la contemporanéité. Ce petit album, de 28 pages, contient une série de 6 reproductions d’oeuvres fictives. Donc on a 6 monochromes créés par Alphonse Allais, qui se surnomme lui même ironiquement le peintre monochroïdal. Il s’inspire pour cet opuscule, de quelque chose qui a été fait quelques années auparavant, en 1882, d’un truc que les gens connaissent et on plus ou moins entendu parler, qui s’appelait “combat de nègres pendant la nuit”, qui avait été une espèce de blague potache, faite par Paul Bilhaud, et qui peut-être elle-même était inspirée, quelques décennies auparavant, par une planche noire constellée de petits points blancs, qui avait été publiée par Bertall, en 1843, sous le titre “Vue de la Hougue (effet de nuit), par Monsieur Jean-Louis Petit”. Et puis il y a des précédents aussi, cette histoire est intéressante, parce que si on remonte encore plus loin , on a un précédent, mais dans le domaine de la littérature, en 1759, c’est Laurence Sterne, avec le livre, qui est fantastique pour l’époque, qui s’appelle “Vie et opinion de Tristram Shandy, gentleman”, qui est une espèce de roman épique, dans lequel il y a à un moment donné une double page occupée par deux rectangles monochromes noirs. C’est la première apparition d’un monochrome noir dans l'histoire, de la littérature, de l’art : 1759.

Je reviens à Alphonse Allais, s'inspirant de ses prédécesseurs. Il publie ce petit album, mais avant ça, en 1883, il a exposé déjà, dans le salon des arts incohérents, une simple feuille de papier blanc, accrochée au mur, auquel il avait donné pour titre : “première communion de jeunes filles chlorotiques, par un temps de neige”, et il écrit à propos de cette oeuvre : “le peintre, en qui je m’idéalisais, c'était celui, génial, à qui suffit pour une toile une couleur, l’artiste oserais-je dire monochroïdal. Après 20 ans de travail opiniâtre, d'insondables déboires et de luttes acharnées, je pu enfin exposer une première oeuvre”. L'année suivante, il réitère avec un monochrome rouge, qu’il intitule “récolte de la tomate sur le bord de la mer rouge par des cardinaux apoplectiques”. Et donc ensuite, il en fait 6 comme ça, et il compile ces 6 monochromes dans ce fameux album primo-avrilesque, auquel il ajoute une autre blague extraordinaire, de prescience, de prémonition pour l'époque : il ajoute dans son album une partition musicale vierge, à laquelle il donne le titre : marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd, et dont la préface précise : “les grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper, à compter les mesures au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleurs obsèques”. Ce qui est incroyable, c’est de voir la prémonition, de cette partition vide, qui annonce déjà celle de John Cage, le 4’33, et cette partition fondée sur une absence totale de note, et donc non jouée ou jouée, on en reparlera, dans le silence, mais un silence très relatif.

Ce qui est totalement étonnant avec Alphonse Allais, c’est de considérer qu'un mois après la publication de son album primo-avrilesque, Stéphane Mallarmé procède à la première parution de son fameux poème ; “Un coup de dés jamais n’abolira le hasard” dans une revue qui s'appelait Cosmopolis. Le “coups de dés” de Stéphane Mallarmé, pour ceux qui n’ont jamais vu ça, c’est un recueil dans lequel pour la première fois dans l’histoire, le blanc de la page prend beaucoup plus d'espace que ce qui est écrit. C'est une composition absolument fabuleuse, sur laquelle Stéphane Mallarmé a travaillé très longtemps, qui précède un grand projet qui n'aboutira jamais, de livre, avec un l majuscule. Il voulait faire le livre. Et donc, il fait le coup de dés, c’est une poésie qui se développe comme ça au fil des pages, mais avec une composition où le blanc de la page est déterminant, avec une succession de typographies différentes. C’est un livre qui est complètement codé, qui est programmatique. Il y a eu des centaines de livres qui ont été écrits à propos de ça. Et c’est vraiment un jalon, dans l'histoire de la littérature, mais aussi dans l'histoire de l’art, parce que c’est le coup d'envoi pratiquement de la modernité.

On est à la fin du 19ème siècle, au moment où les impressionnistes reposent à plat la manière de peintre. Ce qui est très étonnant, c’est que Mallarmé publie le coup de dés un mois après la publication du petit opuscule d’Alphonse Allais, comme si l’espace blanc de la page de Mallarmé croisait le blanc du premier monochrome et le vide de la partition musicale d’Alphonse Allais. Alors, est-ce qu’il y a eu de la part d'Alphonse Allais la tentation de pouvoir fantasmer au delà à de l'humour la possibilité de donner à ces monochromes et à cette partition un véritable statut artistique ? Est-ce que l’humour ne cache pas finalement la tentation de se dire finalement, et si c’était de l’art ? Ca on ne peut pas le savoir, mais en tout cas, il avait précédemment exposé ses monochromes au salon des arts incohérents, et puis il existait deux précédents, ceux de Bilhaud et ceux de Bertall, il n’était pas nécessaire de les prolonger, et il l’a fait. Il n’est d'ailleurs pas inepte d’imaginer que Allais ait pu penser, trente ans avant le carré blanc de Malevitch la possibilité de ce monochrome blanc,

CARTELS

… sans oser aller jusqu’au bout de son intuition.

Par Jean-Charles Vergne

C’est comme si on assistait aux premières vibrations de quelque chose qui va éclore trente ans plus tard avec Malevitch.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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