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Épisode 18 - Blanc silence

Nous écoutons les respirations...

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Aussi vrai que la radio est aussi une affaire de silence, la musique, ne pourrait-elle pas, parfois, se résumer à l’espace compris entre deux notes ? C’est la question du jour, dans “Cartels”…

La pièce de John Cage, 4’33, est interprétée pour la première fois le 29 août 1952, à New York…

Jean-Charles Vergne.

… par le pianiste David Tudor… Je cite le nom, parce que c’est vraiment un moment très important. C’est interprété pour la première durant une soirée où sont également jouées des pièces de Pierre Boulez, de Morton Feldman, donc des compositeurs qu’on peut considérer comme particulièrement difficiles pour un auditoire néophyte.

La pièce de Cage se décompose en trois mouvements de 33 secondes, 2’40 minutes et 1’20 minutes. Qui sont inscrits sur une partition, vide, sur laquelle les mouvements sont intitulés 1, 2 et 3, et sont accompagnés d’une annotation : tacet, qui signifie en latin “il se tait”. Donc, le chef d’orchestre, s’il y a un orchestre, ou le pianiste, s’il est seul à jouer, a devant lui cette partition vide, avec 1 2 3. Il a un chronomètre, qui lui donne précisément le timing, de 33, 2’40, et de 1’20 des deux mouvements suivant, avec cette inscription sur la partition : il se tait, ce qui signifie au musicien qu’il doit demeurer inactif. Donc voilà comment ça se passe : David Tudor arrive sur scène, il s’assoit au piano, il abaisse le couvercle qui protège les touches au commencement de la pièce, et il le relève, il le referme pour marquer le début et la fin de chacun des trois mouvements. A l’issue de cette première représentation, John Cage a déclaré, et c’est très important : “on entendait le vent souffler dehors pendant le premier mouvement. Pendant le deuxième, des gouttes de pluie commencent à crépiter sur le toit, et pendant le troisième mouvement, les gens eux-mêmes firent toute un tas de sons très intéressants, en parlant ou en sortant”.

Et c’est ça l’idée maîtresse de 4’33. Le silence n’existe pas, il suffit de tendre l'oreille pour s’en convaincre. La pièce, depuis, elle a été jouée de très nombreuses fois partout dans le monde. Aussi bien par des musiciens solistes, que par des orchestres au complet, et c’est stupéfiant. On trouve assez facilement sur internet une vidéo, où on voit 4’33 joué à Londres, par un orchestre philarmonique, avec un chef d’orchestre dont j’ai oublié le nom, qui arrive sur scène, avec son chronomètre, qui lève sa baguette à la verticale pour signifier aux musiciens que ça va commencer. Il donne le mouvement, le chronomètre se met en route. Premier mouvement de 33 secondes, deuxième mouvement de 2’40, là il faut une pause. Il sort un petit mouchoir de sa poche, et il s’éponge le front. Le public rit, les gens se mettent à tousser dans le public, comme on fait entre deux pièces musicales quand on assiste à un concert de musique classique. Puis il lance le troisième morceau. Ce qui est très bien dans ce reportage, c’est qu’il y a plusieurs caméras. Une qui film le chef d’orchestre. Une autre qui filme les musiciens. Je me souviens d'un plan où on voit un violoncelliste qui a son archet à 1 cm des cordes. Évidemment il ne touche pas les cordes, et où on sent subitement la potentialité, cette fameuse “puissance de ne pas”. Je pourrais, il suffisait que je passe un coup d’archet sur les cordes, la pièce serait fichue. Et a contrario, on sent comme un barrage avec une retenue d'eau, c’est à dire une énergie extrêmement puissante : celle d’un orchestre philarmonique au complet, qui retient quelque chose, toute la potentialité de la musique est retenue dans cet instant là. Et il y a des caméras qui filment dans le public, il y a des gens qui sont littéralement tendus vers l’avant, ils sont en tension physique, et on retrouve l’image du barrage, de la retenue d'eau, et de cette énergie potentielle phénoménale. Et à la fin, quand le troisième mouvement est terminé, le chef d’orchestre abaisse sa baguette, et il y a des applaudissements à tout rompre. C’est colossal. Et les musiciens eux mêmes, on sent qu’il s’est passé un truc, et pendant toute la durée de cette chose là, on entend plein de bruits, on entend des toussotements, des froissements de vêtements, des gens qui se repositionnement sur leur siège, des sièges qui grincent.

Donc ce que nous donne à entendre John Cage, c’est cette impossibilité du silence. Cette potentialité d’énergie folle contenue par les instruments de musique qui ne jouent pas, et qui pourraient jouer. Et puis cet instant, où on se retrouve à un moment donné pendant 4’33, c’est un peu plus long, à ne devoir rien faire, rien écouter, pas parler, pas bouger, et moi j’ai passé plusieurs fois cet extrait vidéo à des étudiants, et à chaque fois les étudiants me disent que ça a duré un temps indéfiniment long. C’est à dire qu’à un moment donné le temps s’étire, prend une élasticité incroyable.

CARTELS

Donc cette pièce, c’est une prise de position, un jalon…

Par Jean-Charles Vergne

… un marqueur, à la fois paradoxalement extrême-orientaliste et totalement contemporain.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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