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Le podcast qui sonde par les mots notre rapport à l’art !
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Épisode 20 - Cartel

Nous nous mettons nous-même en abyme, ce qui est assez vertigineux…

De l’art... Un mot... Un face à face...

CARTELS

Et si le cartel était un obstacle potentiel ? Une béquille gênante ? Un déambulateur ? Parmi les multiples significations du mot, “cartel”, essayons de trouver, aujourd’hui, (et de démêler) les indices qui vont nous aider à mieux savoir ce qu’on fait là… dans “Cartels”…

Alors, le cartel, dans le contexte de notre rapport à l’art, évidemment, on sait ce que c’est, c’est cette petite…

Jean-Charles Vergne.

… ce petit panneau, qui figure à côté des oeuvres, sur lequel sont inscrits généralement, le nom de l’artiste, la technique, la date de l’oeuvre, la collection d’où est issue éventuellement l'oeuvre.

Mais le Cartel, c’est aussi, dans les expositions, le texte explicatif c’est à dire ce qu’on met dans une salle, pour orienter la lecture du regardeur, lorsqu’il regarde les oeuvres. Mais alors les différentes significations du mot cartel sont intéressantes. Le premier sens du mot cartel, c’est un écrit par lequel on défiait quelqu’un pour un combat singulier. C’est étonnant, parce qu’il y a cette idée de défi et de combat singulier, c’est à dire c’est un corps à corps. C’est pas plusieurs belligérants, c’est une personne qui en défie une autre.

Il y a un deuxième sens du mot cartel, c’est la convention passée entre les chefs de deux armées ennemies, en vue d’une trêve, ou d’un échange de prisonniers. C’est aussi évidemment cette entente de groupes industriels en vue de fausser la concurrence et de fixer les prix du marché. C’est le cartel, l’association de malfaiteurs dans le cadre du trafic de drogue. C’est une ancienne unité de mesure de céréales. Et en vieux français, cartel, ça veut dire quart, le quart de quelque chose : 25%.

Dernier sens du mot cartel : c’est un ornement, également, qu’on trouve dans les bordures et les cadres des tableaux ou des trumeaux des cheminées des horloges, etc.

Voilà un mot intéressant, parce qu’il contient intrinsèquement à la fois les notions à la fois de défi et de trève, de combat et de trève, d’entente souterraine, de complot presque, d’unité de mesure, et d’ornement. Donc effectivement, quand on est dans une exposition et qu’on est face au cartel, on pourrait considérer, pour rester sur cette question de l’ornement que le petit texte explicatif serait donc un ornement de l’oeuvre qu’on est en train de regarder. Un ornement dont les gens ont besoin. Il y a eu il y a quelques mois une grande rétrospective Francis Bacon au centre Pompidou, dont le commissaire s’appelle Didier Ottinger, qui est un homme pour lequel j’ai énormément d’admiration.

C’est lui qui avait organisé il y a quelques années la formidable rétrospective David Hockney au centre Pompidou, c’est lui également qui avait fait la rétrospective Edward Hopper, la rétrospective Magritte, c’est vraiment quelqu’un qui à chaque fois fait des choses assez fantastiques, et de manière terriblement intelligente.

Et pour la rétrospective Francis Bacon au centre Pompidou, qui était une mise en regard de la peinture de Bacon avec les textes littéraires qui l’ont influencé pendant toute son existence, il avait pris le parti de ne pas mettre de cartel. Il y avait juste les petits cartels avec les titres des oeuvres, mais pas de cartel explicatif dans les salles, aucun texte. Et ça a suscité des réactions très controversées, et un certain nombre de plaintes du public, qui disait “mais où sont les textes, qui nous expliquent ce qu’on est en train de regarder ?”. C’est assez courageux de sa part, et c’est peut-être critiquable, mais en tout cas c’est très courageux de dire, pour une fois, il n’y aura pas de texte explicatif, débrouillez vous, contentez vous de regarder, prenez le temps de regarder, arrêtons de lire des textes, parce qu’on sait très bien comment ça se passe. Je le vois dans les expositions que je conçois pour le Frac Auvergne : le réflexe des gens très souvent consiste à d’abord lire le texte qui est sur le mur, et ensuite à regarder l’oeuvre, c’est une sorte d’inversion complètement déviante par rapport à ce que devrait être notre relation à l’art.

Le cartel pose problème, c’est à dire qu’on éprouve spontanément le besoin de se rassurer par les mots, qui ne sont de toute façon qu’une dévaluation de l’oeuvre qu’on va regarder, comme si l’image ne se suffisait pas à elle même, ou comme si il y avait finalement un trouble face à l’image, alors qu’on voit des images tout le temps, mais un trouble immédiat, où d’emblée je vais demander au langage de se substituer à l’image que je n’ai pas encore vue, comme une espèce de garde corps, de béquille, de déambulateur presque. C’est intéressant ce mot cartel, parce qu’on l’a choisi pour cette émission, et il est lui-même porteur de toutes ces significations qui finalement traversent les différents sujets qu’on a choisi. Je reviens juste sur l’ancien français du mot cartel qui signifie le quart de quelque chose, ben finalement c’est un peu ça, c’est à dire que quand on est devant le cartel d’une oeuvre, on ne serait finalement que devant 25% de cette oeuvre qu’on s’apprête à regarder.

CARTELS

Et puis juste pour rigoler, l'anagramme de cartel, c’est tacler, c’est intéressant.

Par Jean-Charles Vergne

Tacler qui vient de l’anglais to tackle, qui veut dire empoigner, se mesurer, intercepter.

Jean-Charles Vergne est critique d’art, et directeur du FRAC Auvergne…

CARTELS est à retrouver en téléchargement sur toutes les plateformes de podcast.

Par Jean-Charles Vergne, critique d’art et directeur du FRAC Auvergne.
Auteur : Jean-Charles Vergne
Présentation : Lolita Barse
Réalisation et design sonore : Benoît Bouscarel


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